samedi 12 décembre 2015

Uberisation du monde (part 1)

Difficile de dresser un constat neutre, une fois que l'opinion est forgée. Je vais m'y essayer tout de même, même si cet exercice relève presque de la mauvaise foi :)

Qu'est ce que l'uberisation?
C'est deux choses à la fois, selon l'angle avec lequel on attaque le problème, selon le point de vue adopté.
Si on regarde ça de haut, du point de vue d'une entreprise qui s'uberise, c'est la décentralisation complète du travail, et de fait, la fin ou presque des intermédiaires, la fin de l'entreprise qui devient une masse auto-organisée : plus besoin ni de chef, ni de capitaux, ni d'organisation.
Et si on regarde ça d'en bas, c'est le contraire : c'est une organisation, une rationalisation qui se met en place là où il n'y avait rien. Les échanges entre uberisés et uberisants sont organisés par la main invisible de la plate-forme d'échanges.


L'uberisation est décentralisation :
Chaque uberisé est maître de son capital et de ses moyens de production : il en a la charge, il ne dépend plus d'un financier. Il apporte sa voiture, son appartement, ses outils. En un sens, c'est donc la fin du capitalisme. La rémunération du capital n'est plus centralisée, elle arrive directement dans les mains de l'uberisé.
Chaque uberisé est maître de son savoir faire, ce qui est sa matière première, son aptitude particulière. Le savoir-faire est aussi décentralisé, voire atomisé, car l'uberisation n'est vendu, pour l'instant, que pour des prestations simples, qui ne nécessitent pas de coordination entre plusieurs personnes. La coordination est au pire reportée chez l'uberisant, le client quoi.
Et enfin chaque ubérisé est maître de son effort, de son travail. Il s'impose son propre rythme, intense ou relâché, il n'a plus à obéir à un patron lui fixant horaires et travail.

L'uberisation est rationalisation et mondialisation : la plate-forme permet d'organiser et d'optimiser les échanges entre particuliers, c'est un formidable moteur de mise en relation entre individus qui ne se seraient jamais rencontrés sinon. Et c'est justement cette propriété qui décentralise et atomise les entreprises : plus besoin de central de taxi, de chaînes d’hôtels.

La construction d'un nouveau mode de mise en relation entre producteurs et consommateurs se fait nécessairement au détriment de l'ancien mode de mise en relation. Les parts de marchés sont en train de se ré-équilibrer autour de cette nouvelle donne. Les échanges entre particuliers étaient anecdotiques, leur part est en train d'exploser.


Les premières limites de l'uberisation actuelle sont évidentes : la décentralisation empêche la concentration, que ce soit celle du capital, du savoir faire ou de l'effort. Ou du moins, cette concentration est à la main du consommateur, plus du producteur. Le consommateur devra se muer en coordinateur ou en chef de chantier s'il veut aller plus loin (ou revenir dans un schéma classique).


Pour comprendre les réelles limites de ce système, il faut pousser un peu plus l'analyse.
Sur quoi repose la réussite d'uber? Avant tout sur la réduction des coûts. C'est ce qui attire le client, c'est ce qu'il voit en premier. La qualité du service rentre en second, et sur ces deux points uber est imbattable. La réduction des coûts se fait de deux manières : en faisant sauter les intermédiaires, ce qui donne l'impression aux producteurs et aux consommateurs d'être gagnant, et en se débarrassant des charges, de certains impôts et de certaines contraintes. Ceci est malheureusement invisible et revient malheureusement à détruire une certaine solidarité. Les uberisés n'auront pas droit au chômage, ne cotisent pas (ou moins?) pour la sécu, pour les impôts... Les consommateurs ne bénéficient plus des normes imposées aux producteurs : les normes lourdes sont remplacés par des avis donnés par d'autres uberisants. Peut on et doit on faire davantage confiance à 10 000 votes de consommateurs ou à un organisme indépendant chargé de vérifier la qualité de la prestation, de la production?

En fait, sous le couvert d'une socialisation et une humanisation du monde du travail, uber est en train de faire le contraire. En faisant porter la responsabilité sociale par l'ensemble des acteurs, on est en train de détruire le contrat social actuel, porté par la société, l'état. L'état est de ce point de vue une entité transcendante qui permet de donner une direction humaniste globale au peuple, qui lui impose d'avoir une vision générale et de ne pas raisonner en individualité. L'état est une forme de solidarité imposée. Uber est une individualité renforcée. L'individu, faute de maturité, aura toujours tendance à être individuel et donc à tirer vers le bas la conscience globale. La conscience globale n'est pas innée, contrairement à la conscience individuelle.

Uber est le libéralisme poussée à son extrême : c'est l'exploitation de l'homme par l'homme. Le tour de force réalisé ces dernières années est d'avoir rendu l'homme volontaire pour cette exploitation, poussée toujours de plus en plus loin. La société crée de plus en plus d'esclaves modernes, volontaires. En état à la fois exploité et exploitant, on devient esclavagiste et esclave : attiré par le statut d'exploitant (pour rester neutre), on en oublie le revers de la médaille : on est exploité à notre tour. Plus on tirera vers le bas les prix en tant que consommateurs, plus on tirera vers les bas les salaires des producteurs. Le seul gagnant, comme au loto, est l'organisateur. Et l'organisateur n'est plus l'état qui imposerait (de manière très imparfaite) une certaine solidarité et une redistribution des biens, l'organisateur devient une société qui s'est spécialisé dans l'optimisation fiscale. Plus la société sera optimisée, plus elle pourra proposer des conditions avantageuses aux acteurs qu'elle met en relation. L'organisateur ne détient plus le capital, et donc il n'a même plus les risques qui vont avec (les investissement sont portés par les uberisés : emprunts pour la voiture par exemple, assurances...etc...) : l'organisateur ne fait plus que ponctionner une part sur les transactions, il conserve le minimum d'obligations : elles sont reportées sur les autres acteurs.

Uber s'appuie sur une société riche : je vois mal ce fonctionnement se généraliser à des pays en voie de développement, où les individus ne sont pas assez riches pour posséder un bien et devenir de fait uberisé. Il faut déjà posséder une voiture ou un appartement pour proposer le service qui va avec. Et petit à petit, uber détricote cette société pour en aspirer la valeur (ou la détourner), l'argent ponctionné n'entrant plus dans les caisses de l'état dont la mission est d'entretenir la richesse globale de la société. Uber n'a pas cette vocation humaniste.

Suite dans un prochain article : comment gérer au mieux cette uberisation...

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